Les joies du ministère

Sur son blog, Richard Falo, pasteur, a publié récemment un article au titre évocateur : « Quand les pasteurs quittent le bateau« . Sa lecture, fort stimulante au demeurant, a soulevé quelques réflexions que je partage ici. Je m’exprime à partir de ma pratique et de mes expériences passées.

Quand les pasteurs quittent le bateau, image extraite du blog de Richard Falo.

L’auteur cite une étude américaine, mais certains aspects sont aisément transférables à notre pratique suisse romande. L’article et la recherche portent sur le ministère pastoral, mais là aussi, la transcription au ministère diaconal, et à d’autres professionnels des Églises est aisée.

Voici le cœur du message (tiré du blog de Richard Falo) :

Un sondage de l’institut Barna –spécialisé dans les tendances religieuses– auprès de 980 pasteurs américains entre avril et novembre 2021 paru dans Leaders and Pastors  poll data confirme le ras le bol exprimé ici ou là par nombre de mes collègues — les directions d’Eglise étant muettes sur le sujet, cet institut de sondage a été mandaté par Vanderbilt University –. Aux USA 38% des pasteurs ont envisagé de quitter le ministère en 2021. Pour la tranche sous les 45 ans le taux était de 46%. 

Quand on demande les raisons de ce mal-être pastoral les réponses vont des frictions résultant des mesures sanitaires imposées par la pandémie, au manque de reconnaissance qui se manifeste par des salaires en dessous du standard pour un poste à responsabilité égale et surtout l’impression de friser le burnout.

« Certains d’entre nous sont à la fois concierge et secrétaire en semaine et prédicateur le dimanche avec pour résultat que nulle part nous ne sommes vraiment à la hauteur… Mes collègues épuisés quittent leur cure l’un après l’autre » confie une collègue. How Burnout Robs Our Spiritual Lives

Ca ne date pas d’aujourd’hui

Le malaise exprimé par les ministres interrogés ne date pas d’aujourd’hui et certainement que la crise sanitaire a cristallisé le nœud du problème. La question du manque de reconnaissance, de l’égalité salariale, ou des risques d’épuisement étaient déjà présents avant les contraintes liées à la pandémie. Il y a eu une autre crise – ou d’autres – qui sont à l’origine de cette situation.

Le·la ministre a certainement connu son heure de gloire : une reconnaissance unanime de son statut. Qu’on pense à celle qu’il (plutôt que elle) partageait il y a deux ou trois générations avec le maire, le médecin et l’instituteur. Aujourd’hui, ces notables sont devenus des gens comme les autres. L’expression « Monsieur le Pasteur » en a pris un coup, et un sérieux ! Faut-il le regretter ? Devrait-on s’en réjouir ? À chacun de se faire son opinion.

Image par Henryk Niestrój de Pixabay 

Multitâche, pas toujours valorisant

« Certains d’entre nous (pasteurs) sont à la fois concierges ou secrétaires en semaine, prédicateur le dimanche ». Voilà un constat. On s’attend à ce que les ministres assument des rôles multitâches. D’une certaine manière, c’est mettre en avant des compétences particulières. Mais le plus souvent, c’est ajouter un surcroît de travail et surtout des tâches qui ne correspondent pas au charisme de l’intéressé·e. Ainsi, on accroît non seulement le travail à abattre, mais la motivation en prend un sérieux coup aussi. Trouve-t-on toujours l’état d’esprit de mettre du spirituel, même en nettoyant la salle de paroisse ou en sortant les poubelles ?

Je crois que la formation aux ministères ne prépare pas suffisamment à cet aspect du multitâche. On met encore trop l’accent sur les nobles tâches que sont la célébration, l’accompagnement, l’enseignement. Mais, on passe sous silence toute la partie administrative du ministère, pensant ou espérant que chaque paroisse compte une secrétaire compétente pour assurer le suivi. Ce n’est pas toujours le cas.

Encore un point essentiel : le ministère se spécialise de plus en plus. Quand je repense à mes années d’aumônerie en EMS, j’ai suivi des formations en lien avec cet engagement, afin que l’aumônier devienne, aux yeux des institutions de soins et de l’Église, un spécialiste de l’accompagnement spirituel du grand âge. Il en est de même des catéchètes. Le pasteur généraliste et touche-à-tout est bel et bien révolu. Difficile là encore de trouver du carburant à la motivation en rencontrant d’autres publics.

Image par Gerd Altmann de Pixabay 

S’adapter à des réalités en mouvement

Le monde, la société et l’Église évoluent, changent et ne cessent de s’adapter l’un à l’autre. Cela génère un sentiment d’insatisfaction et d’impermanence. Sentiment qui a pour conséquence que rien n’est acquis, que tout peut s’écrouler, qu’il faut être prêt au changement, pour ne pas dire à la hauteur de telles exigences.

Il y a encore la crise des vocations, surtout exprimée dans l’Église catholique. Mais les Églises réformées vivent aussi un tournant, notamment avec une redéfinition des ministères. Si le ministère pastoral garde encore son statut de berger de la communauté – encore faut-il réfléchir à comment l’habiter intelligemment – le ministère diaconal a connu une nouvelle orientation autour de la gestion de projets, de l’animation et de ses techniques, de l’accompagnement psycho-socio-spirituel.

Je me suis déjà interrogé sur le risque de burn-out sur ce blog. En effet, je constate aussi que les autorités paroissiales confient un nombre croissant de missions ou de tâches aux professionnels (pasteur·es, diacres, catéchètes…) au prétexte qu’ils·elles savent, justement parce qu’ils·elles sont professionnel·les. Je partage une anecdote : le conseil d’une paroisse demande au pasteur de rédiger un article au nom du conseil paroissial, parce que le pasteur sait bien écrire. Derrière cette reconnaissance – de façade – se cache un désengagement évident.

Comment dès lors trouver du sens à son engagement ? Surtout que les circonstances ont bouleversé en profondeur notre manière de servir l’Évangile d’abord, l’Église ensuite.

Image par Pexels de Pixabay 

La crise n’a rien arrangé

La crise sanitaire n’a rien arrangé. Elle a touché à ce qui fait le cœur de nos ministères, de nos engagements, de nos vocations : la célébration et la rencontre. Nous nous sommes alors essayés, avec plus ou moins de succès, à rester en lien par d’autres moyens que la rencontre personnelle, « en présentiel » comme on dit désormais. Il y a eu le téléphone bien sûr ou des cultes imprimés à l’emporter. Mais, on a aussi touché à la visio-conférence, aussi pour les séances de travail, aux célébrations en live ou enregistrées sur Youtube. On a aussi vu apparaître des blogs constituant peu à peu ce qui est aujourd’hui le Réseau protestant. Opportunité de modernité et d’adaptation au monde d’aujourd’hui pour les uns ou entrée dans l’enfer des technologies quasi diaboliques pour les autres.

La crise a apporté son lot de solitude et d’isolement. Et on pouvait s’attendre à ce que les paroisses et leurs professionnels soient sollicités à l’envi pour rompre cet état de fait imposé. La réalité a été toute autre, en tout cas d’où je parle. J’en ai parlé sur mon autre blog dans l’article Mes projections.

Image par István Kis de Pixabay 

Et maintenant ?

Sans doute que la réponse à cette question appartient à chacun·e des ministres, mais aussi aux conseils de paroisse et aux autorités d’Église. Comment la crise actuelle peut-elle nous interroger sur le cœur du cœur de nos ministères ? Comment retrouver le feu sacré, l’enthousiasme de l’engagement ? Comment faire pour que la créativité qui est née voilà bientôt deux ans ne reste pas juste une créativité de crise ?

Je termine avec la conclusion de l’article de Richard Falo, une citation de Mélissa Florer-Bixler, pasteure mennonite :

Ce n’était jamais notre travail en tant que pasteurs d’empêcher l’église institutionnelle de se dissoudre. Nous ne sommes pas des artistes spirituels. Nous n’avons pas entrepris ce travail pour rivaliser sur le marché de la création de sens. Nous ne construisons pas d’institutions. L’église institutionnelle est une expérience et comme toutes les expériences, elle peut échouer. Quand c’est le cas, nous attendons avec espérance de voir comment Dieu se manifestera par la suite.

L’émission Faut pas croire de la RTS a consacré son émission de ce jour, 18 décembre, au bullshit Jobs : l’absurde au travail, où il est question de la quête de sens dans son travail.

Publié par

Jean-Marc Leresche

Diacre réformé et connecté, Jean-Marc partage son temps entre Neuchâtel et La Neuveville. Il partage ses réflexions et son humeur. Il s'exprime en son nom propre.

4 réflexions au sujet de “Les joies du ministère”

  1. Souvent des écrits sur tout ce qui ne va pas, sur ce blog ou ailleurs. Mais peu de mots pour donner envie de devenir diacre ou pasteur•e.

    Il faudra une fois que les ministres se posent la question de leur contribution active à la perte des vocations. Quels effets produisent toutes ces réflexions sur celles et ceux qui pensent encore s’engager?

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    1. Merci de votre réaction. Elle m’interpelle dans le bon sens du terme. En effet, il y a le risque de démotiver ou de se victimiser en se focalisant sur ce qui ne va pas. Mon article se termine avec l’appel à chacun à réagir, sans donner de réponses, considérant qu’elles appartiennent à chacun. Un peu facile, direz-vous, non sans raison.
      Il y a ce qu’on lit sur les blogs, réseaux sociaux et internet, qui n’est pas toujours (très) réjouissant. Et il y a aussi tout ce qui se vit dans la vraie vie, en présence les uns des autres, entre pairs, avec des jeunes, des publics variés et qui donne un nouvel élan à la vocation. Un exemple parmi d’autres sur mon autre blog : https://jeanmarcleresche.ch/la-lanterne-un-accueil-en-ville/ Ou encore cette excellente émission de la RTS avec mon collègue Eric Bianchi, https://www.rts.ch/audio-podcast/2021/audio/danielle-cudre-mauroux-et-eric-bianchi-se-rencontrent-pour-la-premiere-fois-25773938.html
      Je ne sais pas les effets que nos publications produisent, mais je constate qu’une dizaine de diacres réformés sont actuellement en formation en Suisse romande et que la formation Explorations théologiques qui prépare au diaconat compte une majorité de participant·es motivé·es à s’engager dans le diaconat.
      Malgré tout ce que je peux lire, je reste confiant qu’une relève est aux portes, qu’elle est jeune, motivée et pleine de potentiels pluriels.

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  2. Monsieur le Pasteur Leresche. Vous semblez dire que tout va bien dans un commentaire, mais que tous va mal dans votre article. C’est bizarre comme façon de faire. On est tout perdu quand on lit une chose et son contraire!!!
    Vous pensez que les nouveaux motivés ne vont pas s’épuiser eux aussi? C’est ce que disent les Américains, qu’il y a plein de nouveaux qui arrêtent. Donc, si les églises envoient des jeunes au casse-pipe, ça ne va pas fonctionner. La relève,c’est bien joli, mais si elle dure.

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    1. Merci de votre réaction. Je ne crois que je dis une chose et son contraire, mais plutôt que la réalié est contrastée. Il y a des Églises en crise, des collègues en difficulté, c’est vrai et il ne faut pas le cacher. Et il y a aussi une relève qui est là, qui s’engage et des autorités d’Église qui parient sur l’avenir. C’est vrai aussi. Mais, comme vous le relevez, veillons à ne pas démotiver cette relève… motivée. Et cela est l’affaire de tous et de chacun, autorités, professionnels, paroissiens, bénévoles…

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