Choisir les bons mots

Textes du jour : 1 Rois 19, 11-12 | Matthieu 28, 1-8
« Allez vite dire à ses disciples qu’il s’est réveillé d’entre les morts. »

Ce n’est pas évident de dire la résurrection, pas plus d’ailleurs que de dire Dieu, si tant est qu’on puisse le dire. Alors, on tâtonne avec nos mots, parfois maladroits, souvent imprécis. Parce que, évidemment, Dieu et la résurrection de son Fils s’expriment d’abord dans notre cœur et avec les mots de la foi, soufflés par l’Esprit-Saint.

Élie le prophète sur la montagne a vécu quelque chose de la présence de Dieu que les mots peinent à rendre compte. La plupart des traductions s’accordent sur le vent fort, le tremblement de terre, le feu, mais elles prennent des libertés pour dire la présence du Seigneur dans la voix d’un fin silence, un doux murmure, un léger souffle… On voit bien que les rédacteurs ont eu de la difficulté à saisir cette présence. Cependant, on peut y déceler une présence subtile et insaisissable qui ne s’impose pas à nos yeux ou à nos oreilles, mais parle intimement à notre cœur.

On retrouve le tremblement de terre dans le récit de Matthieu qui tente de représenter l’ouverture du tombeau. Il est d’ailleurs le seul des quatre évangélistes à décrire cette scène sur un ton grandiose et spectaculaire. On comprend dès lors la crainte des femmes. Celles-ci reçoivent la mission d’aller annoncer que le crucifié s’est réveillé, s’est relevé d’entre les mort, est ressuscité. Toutes ces nuances pour annoncer une même nouvelle : il n’est plus au tombeau ! Il est vivant. Il est ailleurs, en Galilée.

Ce n’est pas évident de dire la résurrection à une époque où on croit davantage à la réincarnation et à la communication possible avec les esprits des défunts. Mais, nous avons à être, nous aussi et nous ici, les messagers de cette bonne nouvelle de Pâques, avec des mots choisis, non par crainte qu’ils puissent choquer, mais pour qu’ils soient audibles par nos contemporains. Et c’est un vrai défi, pas toujours facile à relever.

Une piste que j’entrevois entre la montagne d’Élie et le tombeau de Jérusalem, c’est la voix qui parle. Une voix à découvrir au milieu du brouhaha ambiant, une voix qui se fait si discrète qu’elle pourrait devenir silence. Oui, le silence ! Pas juste se taire, mais écouter cette voix de fin silence qui dit que le Vivant n’est plus dans le tombeau, qu’il s’est réveillé et qu’il nous appelle, nous aussi, à nous réveiller. Éveillés et en marche pour annoncer que Dieu n’est pas dans les catastrophes qui assaillent le monde, mais dans tous ces signes d’espoir, parfois ténus, dans tous ces gestes de fraternité et d’amitié, souvent passés inaperçus, dans tous ces éclats de lumière inattendus. Dans tout ce qui est Vie !

Choisir les bons mots au souffle de l’Esprit qui est déjà à l’œuvre dans nos cœurs pour dire l’espérance malgré tout. Il est vivant. Alléluia !

Comme un souffle fragile,
ta parole se donne.

 

Alléluia ! (Mc 16, 1-8)

Des Rameaux à Pâques : épisode 8 et dernier

Vous le cherchez ?
Il n’est pas ici.

Je les ai aperçues ce matin-là. Elles étaient trois. J’ai reconnu Marie-Madeleine. Les deux autres, je ne sais pas, il faisait trop nuit encore. Alors, je les ai suivies. Je voulais savoir où allaient ces trois femmes, seules, si tôt le matin.

Elles montèrent la rue des échoppes, rasant les murs, pour ne pas être vues. Il me sembla qu’elles discutaient entre elles. Le vent me souffla alors une question :

– Qui nous roulera la pierre ?

Ainsi, elles allaient au tombeau, celui du crucifié. Je devinai qu’elles portaient dans leurs mains les aromates pour l’embaumement. Elles n’avaient pu le faire au moment de l’ensevelissement, le soleil, s’étant couché, laissa le temps comme suspendu. On ne travaille pas le jour du sabbat, c’est la Loi.

Nous sommes montés encore un peu. Elles devant, moi les suivant à distance sans me faire voir. Elles marchaient vite. À la porte de la grande Ville, j’aperçus à l’horizon les trois croix, tendant leurs bras. Elle se dressaient, nues et lamentables désormais. Elles rappelaient l’horreur d’il y a deux jours. Où étaient les autres corps, ceux des bandits ?

Nous avons encore marché.

Soudain, les femmes se sont arrêtées, interdites. Fixaient-elles les croix ? Non, elles regardaient ailleurs. De là où j’étais, caché derrière un bosquet, je ne parvenais pas à voir… Elles étaient figées, comme des statues de sel. Je m’avançai prudemment, sans faire de bruit. Et je découvris à mon tour que la pierre, cette énorme pierre, celle du tombeau, avait été déplacée. Elle laissait le passage à l’intérieur. Ils ont dû être nombreux ceux qui l’avaient poussée !

Quel sacrilège ! Ouvrir un tombeau… C’est s’attirer la malédiction ! On ne doit pas aller dans le monde des morts…

Les femmes étaient là dans le jardin. Marie-Madeleine s’avança la première, pas à pas. Les deux autres la suivaient de près, se serrant l’une contre l’autre, malgré la peur qui semblait les habiter. Elles s’approchaient du tombeau ouvert. J’essayais de voir… Moi, j’étais pétrifié, incapable du moindre mouvement. Je craignais qu’il m’arrivât malheur !

Elles étaient tout près de l’ouverture béante du tombeau. Elles se penchaient. La mort allait-elle les avaler elles aussi ? Le vent, une fois encore, porta à mes oreilles une voix, celle d’un homme, je crois. Je ne comprenais rien, des mots étranges. C’était peut-être le jardinier qui était venu constater, lui aussi, les faits pour les rapporter à… Aux officiers romains ? Aux scribes ? Je n’en savais rien… Ce n’était pas mon affaire !

Je ne voulais pas être mêlé à cet enlèvement, car c’en était un ! Des étrangers étaient venus pendant la nuit et avaient déplacé le corps. Je ne voyais que cette explication. Réunissant toutes mes forces, je décidai de m’enfuir quand j’entendis du bruit. Les trois femmes passèrent juste à côté de moi. Je n’eus que le temps de me coucher derrière le petit groupe d’arbres. Elles tremblaient de tous leurs membres. Elles avaient les mains vides. Qu’avaient-elles fait des aromates ? Pourquoi partaient-elles si vite ?

Je rentrai à la maison, laissant les événements du matin bouillonner dans ma tête. Que de mystères ! Je me souviendrai longtemps de cette pâque ! Quelle histoire !

Plus tard dans la journée, alors que le soleil était haut dans le ciel, j’entendis une voix un peu étouffée, comme de celles qui disent un secret. Elle ne venait pas du dehors, mais du dedans, de mes profondeurs à moi :

– Il est ressuscité ! Il a été relevé d’entre les morts ! Entends-tu ?

Je laissai ces mots emplir tout mon être. Et sans que je le veuille, un cri sortit de ma bouche :

– Alléluia !

 

Entre deux mondes (Jn 11)

Textes du jour : Deutéronome 30, 15-16 et 19-20 | Jean 11, 17-26 et 37-44

Prédication prononcée au temple de Fenin (Val-de-Ruz, Suisse) le dimanche 18 mars 2018.

Nous voici, chers Amis, à la rencontre de deux mondes, avec l’Évangile de Jean ce matin. Tout d’abord, deux mondes séparés par la ligne du temps, celui de Jésus et le nôtre. Et il y a des ressemblances plus ou moins évidentes qui se sont adaptées avec la modernité. Ce jour-là, à Béthanie, on vient entourer de son amitié celles qui ont perdu leur frère. Aujourd’hui, la proximité est un peu différente, les visites ne sont plus la norme : on envoie une carte de sincères condoléances, ou un SMS, quelques mots pour dire aux familles endeuillées qu’on pense à elles. Les cérémonies se confinent de plus en plus à une intimité plus ou moins stricte et les cimetières d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose à voir avec ceux du temps de Jésus. Mais quand même, on ne reste pas insensibles à la peine et au chagrin de nos amis, voisins, collègues ou paroissiens, de ceux qu’on ne connaît que de loin et qui sont confrontés à la perte d’un être cher. Un texte qui nous ramène à la finitude de l’existence.

Je me refuse à voir dans le choix de ce texte les seuls fruits d’une heureuse coïncidence. Si ce texte du chapitre 11 de l’Évangile de Jean nous est proposé aujourd’hui, 5e dimanche du temps de carême, ce n’est certainement pas un hasard. Il constitue le dernier signe de Jésus, avant sa passion. Ici, nous en avons entendu un extrait, car le retour à la vie de Lazare occupe la majeure partie de ce chapitre.

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Textes : Evangile de Jean 20, 1-10
Alors l’autre disciple, qui était arrivé le premier au tombeau, entra aussi; il vit et il crut.

Des quatre Evangiles racontant la découverte du tombeau vide au matin de Pâques, c’est celui de Jean qui me parle le plus. Et paradoxalement, c’est celui qui en dit le moins. Il est le plus sobre : ici, pas de messagers resplendissants, pas de tremblement de terre, ni de bonne nouvelle, pas d’envoi à annoncer l’incroyable, pas de peur non plus. Rien que du solide et du bien concret !

Jean s’en tient à ce qui est visible et palpable, ce qui contraste avec le début de son Evangile : Au commencement était le Verbe… Ici, la pierre du tombeau roulée, les bandelettes, le linge et c’est tout. Il y a aussi toute la place laissée au questionnement : si le corps n’est plus là, c’est qu’on a enlevé le Seigneur. Pourquoi ? Pour le mettre où ? Où aller pour rendre les hommages dus à un mort ? Questions laissée sans réponse. Les disciples s’en retournent chez eux et après ? Que disent-ils de ce qu’ils ont vu ? Question laissée là aussi sans réponse.

Une femme, deux hommes, des indices. Tout le reste est suggéré par ce qui n’est pas dit. Et il y a finalement ces mots, ces cinq mots, un peu noyés dans le texte, passant presque inaperçus si on n’y fait pas attention et pourtant tellement essentiels, en parlant du disciples aimé : il vit et il crut. Mais que croit-il au fait ? Là, Jean évoque les Ecritures : il devait se relever d’entre les morts. C’est à nous lecteurs de nous laisser conduire par l’Esprit de vérité qui nous aide à lire ces Ecritures au-delà des mots.

Si j’aime à redécouvrir ce texte, et que je partage ces quelques réflexions, c’est parce qu’il fait écho à notre vie d’aujourd’hui. En effet, notre regard, celui des yeux, ne s’arrête-t-il pas d’abord aux indices concrets et visibles ? Ne cherchons-nous d’abord à expliquer, à comprendre, à valider ? Nous sommes alors comme Marie-Madeleine qui se demande où est son Seigneur, déduisant logiquement de ce que nous voyons : s’il n’est plus là, c’est qu’il est ailleurs.

Mais la foi, par le souffle de l’Esprit, nous fait voir avec les yeux du cœur, nous invitant à découvrir l’essentiel : il vit et il crut. Il vit que le Crucifié n’était plus au tombeau et il crut qu’il devait être vivant. Et qui d’autre que l’Esprit de Dieu pouvait-il souffler cette conclusion au disciple bien-aimé ? Qui d’autre que cet amour unissant le Maître à son disciple pouvait-il le convaincre qu’il était vivant ?

Saint-Exupéry l’a dit lui aussi avec ses mots : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » (in Le Petit Prince). L’essentiel de notre foi, quel est-il ? Ecoutons l’apôtre Pierre (Actes des Apôtres 2, 24) :

Dieu a ressuscité son Fils,
car il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.